Petit rappel : Invité de La Maison des Femmes, Rencontre/Dédicace à Livresse avec Yves Raibaud

Jeudi 23 mars 17h30 – 19h00

En préambule à la Conférence/Débat
organisée par La Maison des Femmes
à La Maison de la Vie Associative

Yves Raibaud
Dédicace à Livresse

« La ville faite par et pour les hommes »
(Editions Belin)

Ce livre décrit toutes les inégalités que vivent les femmes dans la ville, comparativement aux hommes, dans les domaines les plus divers, qui vont des noms de rues aux espaces de sport et de loisir, en passant par les réunions publiques sur des projets urbanistiques.

YVES RAIBAUD
Yves Raibaud est chercheur au sein de l’unité Passages1. Il est aussi maître de conférences à l’université Bordeaux Montaigne, chargé de mission égalité femmes-hommes.

Les recherches d’Yves Raibaud portent sur la géographie du genre et la géographie de la musique. Ses publications les plus récentes étudient les inégalités entre les femmes et les hommes dans la ville et les violences qui y sont associées. Au-delà, ses thèmes de recherche sont « Espaces du temps libre et genre », « Masculinités », « Equipements et espaces publics destinés aux loisirs des jeunes » et « Pratiques sportives et artistiques des jeunes ».
Au titre de son engagement citoyen, Yves Raibaud a un engagement associatif dans le domaine de la santé et est vice-président du Conseil de Développement Durable de Bordeaux Métropole.

L’engagement de la Maison des Femmes
de Villeneuve sur Lot

« La Maison des Femmes est engagée pour la 2ème année sur des projets inscrits dans le cadre de la politique de la ville. Il s’agit de prendre en compte les difficultés que les femmes rencontrent dans une perspective d’usage de la ville égal à celui des hommes. Cette question est soulevée de façon récurrente dans les conversations menées à la MdF : circuler en ville, à pied ou dans les transports, être usagère des services publics, des commerces, des cafés et restaurants,  quand on est une femme, et pis encore quand on est étrangère, autant d’occasions d’un malaise plus ou moins supportable. D’autant que les femmes subissent le poids de plusieurs siècles d’habitude d’effacement.

Les projets soutenus par la Ville et la CAGV sont donc de deux natures. Les stages d’aïkido, tous les deux mois, permettent aux participantes de se sentir plus fortes individuellement. Les Bla-bla Cafés sont la version collective, politique, de  ce renforcement.  Il s’agit d’œuvrer pour changer les choses, en signalant aux pouvoirs publics ce qui nous pose problème concrètement, en imaginant et en proposant des solutions, au cours de rencontres où la parole est organisée, et l’objectif l’efficacité.

Des travaux d’universitaires français ont nourri et éclairé la réflexion de la Maison des Femmes sur ce sujet, et permis d’imaginer ces projets :  particulièrement le travail de Yves Raibaud, et son livre La Ville faite par et pour les hommes, publié aux éditions Belin. »


Ci-dessous, une contribution d’Yves Raibaud au Journal du CNRS sur le thème des inégalités Hommes/Femmes :

« La ville durable creuse les inégalités »

10.09.2015, par

Yves Raibaud

Dès qu’on adopte les lunettes du genre pour étudier la ville, celle-ci apparaît inégalitaire entre femmes et hommes. Et la ville durable ne ferait qu’empirer les choses, selon l’analyse du géographe Yves Raibaud.

« À quoi ressemblera la ville de demain ? Comment la penser, la construire et la gérer ? », s’interroge le ministère français du Développement durable sur son site Internet. L’épuisement des énergies fossiles, le réchauffement climatique et la pollution apparaissent aujourd’hui comme des menaces aussi importantes pour la ville que les conflits sociaux et l’insécurité. Mais des solutions qui semblent faire consensus (développement des deux-roues, de la marche, des transports en commun, du covoiturage, etc.) sont aussi celles qui creusent les inégalités entre les femmes et les hommes. Par ailleurs, les décideurs  (élus, responsables des finances, de l’urbanisme, des transports, des grands travaux), sont en grande majorité des hommes, comme le montrent nos travaux sur la Communauté urbaine de Bordeaux.

 

Écoquartier de la Caserne de Bonne, centre-ville de Grenoble. Selon Yves Raibaud, les nouvelles pratiques associées aux villes durables en général ressemblent comme deux gouttes d’eau à des pratiques d’hommes jeunes, libres d’obligations familiales et en bonne santé.

Des inégalités qui fleurent bon le machisme et l’archaïsme

En premier lieu, l’analyse d’une enquête1 montre que les femmes, de tous âges, seraient défavorisées par les « bonnes pratiques » de mobilité dans la ville durable, et notamment l’abandon de la voiture. Les raisons en sont aussi bien la nature des tâches qui leur sont encore majoritairement dévolues (accompagnement des enfants, des personnes âgées, courses) que leur sentiment d’insécurité dans l’espace public (crainte de l’agression dans certains quartiers ou bien la nuit). Les études2 Adess/CNRS réalisées entre 2010 et 2014 sur la métropole bordelaise montrent ainsi que les femmes sont toujours moins nombreuses à vélo (en particulier la nuit ou lorsqu’il pleut) et qu’elles l’abandonnent à la naissance d’un deuxième enfant.

(Pour les femmes),
la voiture, plus qu’un outil de mobilité, représente un moyen de protection pour affronter la nuit.

Les piétonnes regrettent qu’on éteigne de bonne heure les éclairages de rue pour faire des économies tandis qu’on éclaire et arrose abondamment des stades, considérés comme nécessaires à l’attractivité des métropoles et fréquentés uniquement par des hommes. Le harcèlement dans la rue et les transports en commun apparaît, à Bordeaux comme ailleurs, si peu anecdotique et tellement systématique (100 % de femmes en ont été victimes, selon le rapport 2015 du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes) qu’on s’étonne du tabou qui entoure ce sujet, pourtant central dans la mise en place des mobilités alternatives. Dans ces conditions, la voiture, plus qu’un outil de mobilité, représente un moyen de protection pour affronter la nuit.

Les problématiques exprimées par les femmes sont ignorées

L’une de nos enquêtes sociologiques3 porte en particulier sur une opération de concertation autour des nouvelles mobilités urbaine organisée en 2012. Pendant six mois, cette démarche participative exemplaire a réuni des centaines de citoyens, experts, élus et responsables associatifs. Mais elle n’a mobilisé que 23 % de femmes, représentées par seulement 10 % du temps de parole et par 0 % d’experts. La faiblesse du temps de parole des femmes n’était pas due à des mécanismes d’auto-censure : les femmes  n’étaient tout simplement pas « prioritaires » aux yeux des présidents de séances ; des mesures quantitatives (temps de parole) et qualitatives (pertinence de l’intervention) le prouvent.

Les femmes n’étaient tout simplement pas « prioritaires » aux yeux des présidents de séance.

L’étude montre ainsi comment les préoccupations portées par des voix de femmes (concernant en particulier les enfants, les personnes âgées ou handicapées, la sécurité) sont ignorées ou jugées comme des « cas particuliers » et écartés de ce fait des conclusions et synthèses des séances au profit de sujets qui paraissent plus importants aux yeux des hommes : la ville créative, intelligente, postcarbone, hyperconnectée. L’évocation du réchauffement climatique, de la pollution et de la protection de l’environnement a un effet anxiogène et culpabilisant. De nombreux aspects de la vie quotidienne des femmes sont donc minorés, renvoyés à la vie privée : comment oser dire qu’on a besoin de la voiture pour accompagner les enfants ou qu’on a peur de marcher dans la ville le soir lorsqu’il s’agit de l’avenir de la planète et de l’intérêt général ?

Une ville qui profite surtout aux hommes jeunes en bonne santé

La promesse d’une ville durable tranquille, meilleure pour la santé, récréative, favorisant le vivre-ensemble nécessite que chacun fasse un effort pour s’y adapter. Mais, dans les faits, les nouvelles pratiques qui en découlent ressemblent comme deux gouttes d’eau à des pratiques d’hommes jeunes, libres d’obligations familiales et en bonne santé. Dans une société qui peut de moins en moins affirmer de façon frontale une prétendue infériorité des femmes, les nouveaux équipements et les nouvelles pratiques de la ville durable apparaissent comme des épreuves qui transforment le plus grand nombre de femmes en minorité : celles qui ne sont pas sportives n’ont qu’à faire du sport, celles qui ont peur la nuit doivent faire preuve de courage, celles qui ont trois enfants dans des écoles différentes n’ont qu’à mieux s’organiser, celles qui sont trop âgées (rappelons que 60 % des plus de 65 ans et 74 % des plus de 80 ans sont des femmes) n’ont qu’à rester chez elles. La preuve que ces femmes sont une minorité est apportée par d’autres qui arrivent à concilier ces contraintes : il y a donc les bonnes citoyennes et les mauvaises, en quoi cela serait-il la faute de la ville ?

 

« Les piétonnes regrettent qu’on éteigne de bonne heure les éclairages de rue pour faire des économies tandis qu’on éclaire et arrose abondamment des stades, considérés comme nécessaires à l’attractivité des métropoles et fréquentés uniquement par des hommes. »

La ville durable interrogée du point de vue de l’écoféminisme

La ville durable peut être considérée comme consensuelle si l’on considère l’environnement naturel comme un réel immuable que chacun doit protéger. Mais chaque société ne construit-elle pas ses « états de nature » pour assurer une répartition entre l’humain et le non-humain, le naturel et le social ? En France et dans le monde, de nombreux travaux, dont ceux de notre équipe, ont déjà montré les inégalités d’accès aux villes pour les femmes, quels que soient leur âge, leur situation familiale, leur classe sociale et leur origine. La ville durable de demain ne fera que les accentuer.
 
La reproduction des inégalités femmes-hommes se réalise en outre sous une apparence démocratique qui reste crédible tant que ne sont pas questionnés les processus de construction de la ville sous l’angle du genre. Pendant ce temps, comme le montrent des études menées par des réseaux européens et internationaux4, la gestion quotidienne des économies d’énergie, des déchets, de l’alimentation, de la santé continue d’incomber majoritairement aux femmes. Cela légitime d’autant plus l’expression d’un écoféminisme critique, indispensable dans les discussions actuelles sur les enjeux environnementaux. Faute de quoi les nouvelles pratiques de la ville durable pourraient bien n’être que les nouveaux habits de la domination masculine.

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.

Notes