Rencontre avec Marc GRACIANO, découverte 2015 de LIVRESSE


 Rencontre littéraire exceptionnelle samedi 26 septembre de 10h30 à 13h30
Pour fêter son premier anniversaire LIVRESSE a choisi Marc GRACIANO

 Lisez les critiques littéraires ci-dessous, elles sont elles-mêmes inspirées du souffle romanesque propre à Marc GRACIANO, et n’hésitez pas à venir rencontrer, écouter et discuter avec cet auteur magnifiquement intéressant!

Marc Graciano | Liberté dans la montagne

Éditions Corti | Domaine français | Parution 3 janvier 13

« Depuis bien des jours le vieux cheminait avec la petite le long de la rivière. Quelquefois le vieux tenait la main de la petite mais, le plus souvent, il la laissait voyager seule autour de lui » :

telle est la première phrase de cette histoire puissamment envoûtante tant par la tension dramatique constante que Marc Graciano parvient à conserver tout au long de ce voyage initiatique, semé d’embûches, dans un temps très ancien, que par son style unique, fait de litanies.

Dans leur périple vers l’amont de la rivière, le nord, le vieux et la petite traversent une nature à la fois splendide et sauvage, croisent des personnages inoubliables, comme le veneur.

Vers où les conduira leur destin ?

Marc Graciano Marc Graciano est né le 14 février 1966.
Il vit au pied des montagnes aux confins de l’Ain et du Jura.Liberté dans la montagne est son premier livre.

1
Depuis bien des jours le vieux cheminait avec la petite le long de la rivière. Quelquefois le vieux tenait la main de la petite mais, le plus souvent, il la laissait voyager seule autour de lui. À cette fin, le vieux veillait à libérer la petite de tout faix. Le vieux veillait aussi à toujours régler son pas sur celui de la petite. Le vieux marchait doucement et quand la petite découvrait une chose inconnue et qu’elle s’arrêtait pour l’observer et qu’elle s’accroupissait sur les talons et qu’en se grattant impudiquement les fesses elle questionnait le vieux, le vieux s’arrêtait aussi. Le vieux interrompait leur voyage et, chaque fois qu’il le pouvait, il nommait à la petite ce qu’elle voyait. Chaque fois qu’il le pouvait, le vieux enseignait la petite sur les êtres et sur les choses qu’ils rencontraient. Le vieux nommait à la petite toutes les choses qu’elle découvrait et, quand il le connaissait, il lui en décrivait l’usage. Souventefois aussi, la petite demandait au vieux l’origine des choses et le vieux faisait toujours l’effort de lui répondre le plus sérieusement et le plus complètement possible mais, quand il ignorait la réponse, le vieux l’avouait à la petite.

2
Presque toujours en fin de journée, parce qu’elle était fatiguée, la petite demandait à être portée. Le vieux prenait alors la petite dans ses bras ou bien il la laissait grimper sur son dos. La petite s’affourchait sur le dos du vieux en accrochant ses bras autour du cou du vieux mais inexorablement, à cause des cahots de la marche, son corps finissait par glisser vers le sol et, de ce fait, elle étranglait le vieux. Le vieux tançait alors la petite et il lui demandait de mieux se tenir et, d’un brusque mouvement de hanches, il la remettait droite sur son dos mais quand, malgré ses remontrances, la petite recommençait à mollement se laisser aller et à l’étrangler de nouveau, le vieux la reposait à terre. Le vieux savait alors qu’il était temps de faire étape.

3
La petite était sortie de l’infans. Elle avait les membres allongés et amincis par la croissance et elle était autonome dans ses déplacements et elle était capable d’un début de raisonnement et elle était capable de jugement et elle était aussi capable d’affirmer ses goûts naissants mais elle avait gardé cependant de la gaucherie et de la maladresse dans ses mouvements. Elle avait aussi conservé, comme une petite enfant, le besoin d’établir, à temps réguliers, un contact physique avec le vieux. Quelquefois aussi, la petite s’effrayait des choses et des êtres inconnus rencontrés sur le chemin et elle cherchait alors refuge dans les bras du vieux. Le vieux acceptait la petite dans ses bras chaque fois qu’elle le voulait.

4
La petite portait une robe chasuble de lin gris et elle portait des chausses de lin gris et elle portait des bottes de chanvre à lacets et elle avait, pour les temps froids, un gilet en peau de mouton que, lorsqu’elle ne l’utilisait pas, le vieux portait pour elle roulé en sautoir sur sa propre taille à l’aide de la longue cordelette de cuir qui était cousue au gilet en office de ceinture. La petite avait des cheveux très blonds, presque blancs à force de blondeur, qu’elle portait libres ou bien attachés par le vieux avec un lacet de cuir en une couette unique à l’arrière du crâne. Elle avait le nez retroussé avec beaucoup de taches de rousseur et elle avait les oreilles petites et décollées. Elle avait la peau très mate et elle avait des yeux gris et elle portait, autour de son frêle cou longiligne, un collier de coquillages marins dont les surfaces extérieures étaient parfaitement lisses ou bien naturellement sculptées de fines cannelures qui apparaissaient en relief mais dont la nacre des revêtements intérieurs était toujours brillante et grise.

 

Un vieil homme et une petite fille marchent dans les montagnes, remontant le cours d’une rivière jusqu’à sa source, objectif mystérieux d’une fugue qui se confond avec leur vie. L’époque, sorte de Moyen Âge de conte, reste indéfinie. Leur passé aussi. Ils ne sont que leur marche à travers une nature et une humanité dangereuses qu’ils traversent et observent.

Liberté dans la montagne, le premier roman de Marc Graciano, est a cet égard d’une radicalité incomparable. Guère plus dessinés que le nom que l’auteur leur donne, « le vieux » et « la petite » sont un condensé d’humanité pure, réduite à ses données élémentaires. De même, l’action du roman, marche continue à travers la montagne, fuite qui a oublié ce qu’il s’agissait de fuir, est une épure de récit d’aventures, que la langue de l’auteur, à la fois impie, symphonique et un peu heurtée, secouée par de savantes dissonances, trouble comme une main trouble l’eau, créant une complexité inquiétante, face à la simplicité de tout le reste. Ce livre est un tour de force formel impressionnant, surtout chez un débutant. Il l’est aussi de tenir son  lecteur de bout en bout, avec peu. Ou, mieux encore, d’élever ce peu, par cette  sorte de « kärchérisation » au carré, à la  hauteur d’un mythe, dont le lecteur s’imprègne et qu’il n’oublie pas.

Le vieux, en marchant, parle à la petite (qui, elle, se tait, témoin silencieux qu’un bavard emmène sur les chemins). « II lui dit qu’ils possédaient le ciel et il lui dit qu’ils possédaient la forêt et il lui dit qu’ils possédaient l’enchantement chaque jour renouvelé du chemin que tous deux suivaient. » L’enchantement est là en effet, dans une nature éblouissante, mais il ne serait rien s’il n’était dit, et c’est ce à quoi se consacre l’auteur, confrontant ces humains élémentaires aux éléments naturels, et les fondant en eux, mais les en rendant maîtres par leur capacité de le nommer. Maîtres de faible puissance, il est vrai. De puissance brève surtout, tant, chez Marc Graciano, l’horizon paraît se rapprocher sans cesse, et la disparition de ses deux pèlerins dans la montagne n’être qu’une initiation à la disparition définitive, à l’effacement et au à son silence.

Chacun de ces livres paraît en somme, à qui la lumière du somptueux Liberté dans la montagne, raconter à sa mesure le destin le plus universel des hommes : ce face-à-face avec ce qui n’est pas eux, qu’ils veuillent l’abolir, comme le protagoniste de Roi mon père, s’en prémunir, persister autant que possible dans son être, comme la Bernadette de Maria Semple, ou qu’ils l’acceptent et le contemplent émerveillés, comme chez Marc Graciano. L’homme qui abandonne ce qui faisait sa vie est un homme sans masque, et donc davantage humain. Un être fantastique, a-t-on dit. Ce  serait ainsi, à en croire nos auteurs, une définition possible de tout homme, tel que la littérature le rend parfois à lui-même.

Florent Georgesco | Le Monde | vendredi 10 mai 2013

Dans l’emission « Entre les lignes », Marc graciano répond à Anik Schuin & Jean-Marie Félix.
A la première page, c’est un émerveillement, une gravure sur bois. A peine quelques traits et toute l’histoire est là: le vieux et la petite sur le chemin qui longe la rivière. Ils vont au rythme de l’enfant qui s’étonne à chaque pas, et le vieux lui dit le nom des choses. Puis vient la surprise devant la langue adoptée par Marc Graciano pour ce premier roman. Des vocables oubliés, des mots inconnus qu’on devine précis et qui ne sont pas là pour décorer. Des phrases brèves mais qui s’enchaînent les unes aux autres par des «Et», des «Comme», des «Aussi», formant des litanies qui donnent au récit un rythme étrange, prenant. Un goût de la répétition, comme la marche, un pas devant l’autre. Un vieux, donc, et une petite fille. On ne sait d’où ils viennent. On apprendra plus tard qu’ils se dirigent vers le nord, là où la rivière prend sa source, dans les montagnes, mais jamais on ne saura pourquoi. Pour le moment, ils cheminent et, le soir venu, installent leur campement pour la nuit. La petite a le droit d’inspecter le contenu de la lourde besace du vieux, et c’est toute une stratégie de survie qui s’étale sur la couverture, devant le feu qui pétille, un concentré d’expérience et de savoir-faire.

Dans quel pays, à quelle époque ces deux-là poursuivent-ils leur cheminement? En France, probablement (quelqu’un y parle une langue d’oïl), à une époque très reculée, au Moyen Age ou peut-être encore avant. Liberté dans la montagne n’est pas un roman historique. Les très nombreux mots anciens qui désignent les outils, les bêtes, les plantes, les gestes, ancrent le récit dans une vie très concrète, pratique. Ainsi on saura par le détail comment se concoctent les repas, et c’est passionnant. Mais il n’y a aucune indication qui permette de dater ces quelques jours de marche, de les situer dans un contexte, et l’auteur ne se soucie pas des anachronismes.

Cercle de tendresse

Au bout de quelques pages, quand on s’est habitué à la scansion, à la musique des mots inconnus, on est pris dans la progression de ces deux, à travers les dangers et les moments de répit, le pur bonheur de certains matins et la terreur qui menace au coin du bois. On est pris dans le cercle de tendresse que le regard du vieux trace autour de l’enfant, et dans le plaisir, l’intérêt et parfois la peur qu’elle manifeste par bonds et gesticulations, petit animal en éveil.

D’elle, on saura qu’elle est une orpheline confiée au vieux par sa grand-mère mourante. Lui a été soldat. Son corps entièrement tatoué est encore vigoureux. Il sait se battre et aussi tuer, s’il le faut, sans plaisir ni hésitation. Parfois, leur chemin croise un village, un individu en marge. Ils passent quelques jours à la ville lors d’une grande foire. Là, ils voient pendre trois individus, assistent à des joutes de chevaliers. Les putains copulent dans les rues, les ivrognes pissent, on se bat. C’est un monde violent, qui résonne de cris et de fracas. La puanteur, la pourriture voisinent avec la pure beauté. La petite fille observe le spectacle du monde avec intérêt, protégée par le rempart que lui fait le vieux, cet homme-mère qui la tient à l’abri de sa cape, éloignée du danger, comme sur les images de saints.

Montreurs d’ours

Ils connaissent quelques haltes, rencontrent d’étranges personnages, un géant nourricier, un abbé qui ne croit pas en Dieu, des montreurs d’ours. Mais toujours ils repartent, comme appelés par un devoir ou par la route. Dans un village de proscrits, ils semblent trouver un asile plus stable auprès d’un veneur, un fou, un philosophe, un peu chaman aussi, qui procure au vieux un voyage initiatique. Mais leur seule présence rompt le fragile équilibre, et à partir de ce moment, tout se détraque et va vers sa fin, dans un déclenchement de violences inéluctables. Agressions, meurtres, maladie, folie: le livre s’achève sur une description minutieuse et finalement apaisée du destin des corps et des choses qui se défont et se recomposent dans la mort.

Liberté dans la montagne est un texte tout à fait singulier, d’une force étrange. Par moments, les tableaux de la ville en liesse, les histoires enchâssées étouffent par pléthore de détails. Ces tableaux de genre à la Bruegel qui montrent la brutalité du contraste entre riches et pauvres, la misère, l’arbitraire de la justice, sont un peu trop documentaires. Les pages qui disent la vie de la forêt et du marais sont les plus réussies. Sans psychologie ni sentimentalité, elles font vivre les gestes du quotidien, les rites de la chasse, de la pêche, de la cueillette, les soins et les besoins du corps, le mystère des nuits, le monde parallèle des animaux.

Le Temps | Genève | Isabelle Rüf | 13 avril 2013

Ils s’en vont sur les routes et l’on ne sait ni d’où ils viennent, ni où ils vont. Le « vieux » et la « petite » suivent le cours d’une rivière. Autour d’eux la nature déploie ses splendeurs et ses mystères. Tantôt il la prend sur ses épaules, tantôt elle marche sur cette route sans fin. Ils traversent une ville où l’on pend des voleurs, où des cavaliers s’affrontent dans des joutes, où un ours danse pour le bonheur de la foule. La petite s’émerveille. Un veneur les a accueillis. Mais le meurtre d’une jeune fille, dont sans doute on accusera le vieux, les oblige à s’enfuir. Ils reprennent la route. Une nuit, alors qu’une chouette hulule, le vieux se dit qu’il lui faudra marcher sans s’arrêter sur cette terre pour ne pas mourir. Une fatalité inexplicable l’oblige à traverser bois et rivières, plaines et montagnes, portant la petite que cet exode sans fin épuise… Cette histoire — et ce remarquable premier roman — se passait sans doute il y a des siècles… Marc Graciano, 47 ans, y conduit le lecteur avec autant de réalisme que de poésie, donnant vie à ce couple d’innocents qui incarnent si fortement le titre : Liberté dans la montagne. Et la nature est elle aussi vivante, vibrante, où se fond le lecteur, tous ses sens en éveil ; attisé par un texte envoûtant comme une hypnotique litanie, toute de mots rares et vieux, de répétitions et d’énigmes, de merveilleux et d’effroi.

Fabienne Pascaud | Télérama | 30 mars 2013

 

Au gré d’une fable mystérieuse, le premier roman de Marc Graciano arpente des terres roussies par l’ordre des choses.

Empreint de poésie et de fureur, le premier opus de Marc Graciano est aussi la scène d’un entremêlement des genres romanesques et des strates de réalité. Une terre où il n’est pas davantage question de chanter l’ici-bas, pour paraphraser l’aède, que de s’en référer à un ailleurs idéalisé. L’écrivain, dont on sait seulement qu’il vit au pied des sommets jurassiens, raconte les péripéties d’un improbable couple d’errants, constitué d’un pauvre vieillard et d’une petite fille. Une relation dont le lecteur comprend vite qu’elle trouve ses racines dans les palus d’une solitude réciproque. Face à l’orpheline, l’homme est confronté à l’évidence du devoir moral. Il fait d’elle son épicentre, le commencement et la fin de toute chose, le sujet d’une prière éternellement renouvelée. Auprès d’elle, il est tout à la fois celui qui enseigne et avoue son ignorance – une figure philosophique, un « sage », un« fou » dont la vie semble se réduire aux simples gestes de la vie quotidienne, en son expression la plus élémentaire.

On ne sait rien de l’époque, pas plus que du lieu, dont les contours restent incertains. Il n’est d’ailleurs pas tant sujet d’une montagne que d’un relief, métaphorique et propice à voir vivre une mythologie personnelle, au cœur de laquelle figurent forêts et belvédères, rivières et vallons. Un espace archaïque donc, auquel Graciano concède une part d’hostilité. Et la forêt d’abriter le seigneur de la localité, ses pages et ses chasseurs, en un discours politique sur la prédation qui trouvera maints échos narratifs. Théâtre du déchaînement des passions humaines, le bois peut également se mouvoir en pur espace épiphanique. Ainsi du départ des chasseurs, coïncidant avec l’apparition de phénomènes naturels étranges : car « une pluie de pollen jaune comme du soufre était tombée de cônes desséchés dans un bois de pain et elle était venue vers eux, portée pour un souffle de vent tiède ». 

Tout l’art du récit tient dans sa propension à la diffraction. Il se dilate, éclate, se reconstruit telle une mosaïque renouvelée. S’il lorgne sur l’organisation du Decameron (les devisants mis à part), la rigidité du cadre permet à Graciano de mettre en place une écriture qui procède par variations, glissements et échos. Chacune des pérégrinations s’impose, dès lors, comme un nouveau prétexte à d’ébouriffantes rencontres, toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Une galerie de personnages bariolés (des elfes sensuels côtoient des dévots tyranniques), dont l’auteur s’attache à rendre toutes les nuances avec un sens de la description remarquable. Si l’incipit de l’œuvre engage l’affiliation stifterienne, les circonstances topographiques favorisent l’introduction de nouveaux genres au regard du génie du lieu. C’est que l’auteur congédie l’idylle réactionnaire, tandis qu’autour des personnages «les poitrails des chevaux » apparaissent « constellés de pétales de baves ». Avec habileté, Graciano mêle récit de conversion et réflexions naturalistes, soubresauts romantiques et références cachées au Quichotte de Cervantès. Par le biais des villageois croisés sur sa route, le vieux se voit ainsi invité à assister aux joutes locales. Un épisode où la tradition héroïque et guerrière du récit de chevalerie est parasitée par la farce tragi-comique des vanités humaines.

À ce dernier thème, situé dans la tradition de Montaigne, l’auteur accorde un sort narratif décomplexé par la proximité de la fable. Car en avançant dans la montagne, le vieux fait l’expérience d’un questionnement transcendantal, teinté d’animisme et de pensée chrétienne. Un cheminement qui est avant tout pensée de la mort. L’apprentissage sublime, parmi les oiseaux, d’un trajet retour délivré du désir et de l’attente, en une transe animale dont seuls les volatiles semblent connaître l’insondable toi physique. Ainsi qu’un éblouissement, en un ultime chant d’amour, à la fois grave et éprouvant.

Benoît Legemble | Le Matricule des Anges | n° 141, mars 2013

Le premier roman de Marc Graciano, Liberté dans la montagne, est le récit de la longue marche d’un « vieux » et d’une « petite » dans un temps ancien. Avec une écriture poétique et de longues litanies, il reveille, à travers leur quotidien, une sensibilité engourdie au monde qui nous entoure.

« Depuis bien des jours le vieux cheminait avec la petite le long de la rivière. » La petite n’a pas d’âge – tout juste sortie de l’état d’infans si l’on s’en tient à la description de sa nudité –, pas de souvenir, ni de prénom. Le vieux qui l’accompagne pourrait être son père ou son aïeul. « Depuis longtemps déjà il lui servait de père et de mère », il la protège, la nourrit, lui apprend à survivre, à se tenir propre. Il est un sage, un sorcier, « un vieux ruffian, un vieux lansquenet », au corps noueux, tatoué, rehaussé d’amulettes et de bagues, plein des stigmates d’un monde et d’une époque que l’on devine guerriers. Ils semblent cheminer ainsi depuis un temps indéfini, vers un but qui, s’il leur semble clair, nous échappe tout à fait. De leur histoire passée nous ne saurons rien. Là n’est pas l’essentiel. Ils n’errent pas, ni ne fuient. Ils marchent et jouissent de cette liberté en cette époque ancienne, le Moyen Âge peut-être, ainsi que le suggèrent les joutes, les pendaisons et la vie de villages traversés. Chaque rencontre est une hallucination. Au détour des vallées, enserrées dans une temporalité suspendue, surgissent un géant, un vieux veneur chaman, un peuple misérable et beau. Le vieux et la petite observent, partagent et passent. Marc Graciano détaille leur présent, fait naître leur quotidien, simple et violent.

Articulé autour d’étapes, de rencontres effectuées par le vieux et la petite, le récit de cette marche n’est pourtant pas celui de leurs aventures.

Chaque confrontation à une forme de société, ou de solitude, donne l’impression d’une entrée dans un monde qui n’est pas, ou plus, le leur. La méfiance du vieux comme la curiosité de la petite apparaissent comme le miroir des désirs et du potentiel néfaste des hommes. Seuls les solitaires partagent leur liberté. Le vieux et la petite sont comme extérieurs, en dehors, pris dans une nécessité qui nous échappe. La complexité de ces relations semble alors être le moteur de leur errance. Leur monde est à la fois l’espace et le mouvement dans lesquels s’inscrivent une foule d’actes nécessaires qui, conjugués à la rencontre des hommes, rappellent ce que vivre veut dire. Ils entretiennent un autre rapport à la liberté, survivent adroitement, non seulement en puisant chez l’homme et la nature le meilleur et en se protégeant de leur violence, mais surtout par leur connaissance du monde. Ils traversent les biefs, les marais, les montagnes et les champs de roseaux. Ils dorment dehors, la petite se réchauffant sur la poitrine du vieux. Se nourrir, se laver, se chauffer, se protéger, avancer toujours. Marc Graciano fait de l’ensemble de ces actes nécessares, quotidiens, indissociables de leur liberté, une célébration de la simplicité et de la violence du rapport au corps et à la nature.

Tout au long de cette marche, Graciano fait maître le langage, exhume des mots, leur restitue leur sens premier. De leur précision, il tire une poésie du quotidien, presque exotique tant cette langue évoque des temps anciens. Les mots ne disparaissent pas mais les actes, comme la perception de ce qui nous entoure, se simplifient, se raréfient. Aussi les verbes – vousser, bouffeter, forlonger, cabarer –, comme les noms qui les désignent, nous semblent-ils irréels. L’écriture de Graciano provoque un sentiment d’hypersensibilité, elle donne la sensation de reconnaître chaque chose nommée. Le plus élémentaire des actes, la plus simple des descrip-tions, prennent une ampleur poétique rare, envoûtante. Les mots envahissent les moindres faits et s’écoulent en phrases torrentielles. Leur rythme et leur richesse densifient chacun des instants, chacune des descriptions qui émaillent le récit de cette grande marche. Il en résulte une tension magnifique, inutile – puisqu’il n’y a pas de but à ce cheminement – et terrible au regard de l’épilogue de leur errance.

Leur cheminement prend forme au travers de long processus de nomination. À la petite qui s’émerveille devant le trésor que composent leurs maigres bagages, et s’inquiète de sa fragilité, le vieux apprend le pouvoir de nommer. Il lui dit que « par-dessus tout, ils possédaient un nom pour l’attribuer à chacune de ces choses et il affirma que même s’ils ne possédaient pas le nom, ils auraient la possibilité de l’inventer ». Ce simple pouvoir les rendait riches de tout ce qu’ils voyaient. Rien ne peut sembler plus simple que cet acte mais Marc Graciano en rappelle le caractère essentiel et complexe. Plus que nommer les choses, décrire ce qui compose leur paysage, il nomme leur corps, la matière des objets et l’essence de ce qui les lie aux sensations. Par cet acte, il ne célèbre pas tant la liberté, il révèle la beauté et la fragilité de ce monde qu’il sublime au sens physique du terme. De ces pages folles, Marc Graciano fait surgir une réalité qui nous habite, celle d’une relation intemporelle à ce qui compose le monde. Liberté dans la montagne n’est pas un conte romantique, c’est un roman tragique et superbe.

« …Avec leur vêture de lin grise et claire, dans la luminosité qui faiblissait, la petite et le vieux auraient semblé, pour qui les aurait vus passer posté sur l’autre rive, deux masses étirées et diaphanes qui vibrionnaient sur le chemin. Ils auraient semblé deux lignes verticales et pâles qui ondulaient à la lisière. Deux impondérables filaments d’une lumière chétive et palpitante. Ils auraient semblé deux torches fragiles et impermanentes tremblotant devant l’ombre de la forêt ou, grâce à de minces accrocs sur son opaque surface, la vue rapide et volée de l’invisible structure qui organisait le monde. La vue rapide et volée de l’intangible et lumineuse matrice façonnant le monde. »

Benoît Laureau | Quinzaine littéraire |Mars 2013

« Liberté dans la montagne », récit puissant, force et beauté de la langue, un article sur le site deFrançois Bon, le Tiers livre.
Ecoutez Marc Graciano sur France Culture | Du jour au lendemain, Alain Veinstein.
Par monts médiévaux

Qu’est-ce qu’un premier roman, sinon la découverte d’une voix ? Celle de Marc Graciano semble venir de très loin, invitant d’emblée son auditeur à un voyage en forme d’ascèse. « Depuis bien des jours le vieux cheminait avec la petite le long de la rivière. » Première phrase qui, dans un souffle, pose temps, personnages, action, décor, et résume en elle-même l’argument du livre. Nous ne saurons guère plus que ce qui vient d’être établi. Ils marchent « vers l’amont de la rivière », traversent les paysages, rencontrent adjuvants et opposants, s’arrêtent, repartent, attendent peut-être quelque chose, mais quoi ? où ? quand ? Liberté dans la montagne a l’évidence du pronom défini, à l’instar du conte, ou du rêve. Nous sommes à l’époque médiévale, dans un monde archaïque où s’entendent les mots « haubert », «harnois », « camail », inutile de mieux situer.

Sur Marc Graciano. Google n’a rien à raconter. On s’en tiendra à la quatrième de couverture : il est né « le 14 février 1966 » et « vit au pied des montagnes aux confins de l’Ain et du Jura ». L’image est séduisante, en accord avec un texte qui résonne comme un appel à la nature, où « les objets n’[ont] ni âme ni valeur », ainsi que le soutient le vieux à la petite fille. Les richesses sont ici, maintenant : « Il lui dit qu’ils possédaient le ciel et il lui dit qu’ils possédaient la forêt et il lui dit qu’ils possédaient l’enchantement chaque jour renouvelé du chemin que tous deux suivaient. « Il lui dit qu’ils possédaient le ciel et il lui dit qu’ils possédaient la forêt et il lui dit qu’ils possédaient les poissons dedans la rivière et aussi les animaux de la forêt. Il lui dit qu’ils possédaient les plantes et il lui redit qu’ils possédaient le ciel et aussi les oiseaux dedans le ciel puis il lui dit qu’ils possédaient ces choses chaque fois qu’ils savaient les capter. » Leur trajet, pourtant, n’exclut pas la civilisation et l’agression qu’elle engendre. Les voilà « au cœur d’une ville », face à des joutes entre cavaliers. Les hommes tombent, jusqu’à ce dernier qui, sur la civière, agite encore un bras. « Comme une matérialisation furtive de la secrète scansion du rythme du monde. »

Cette « secrète scansion » est, semble-t-il, ce que Marc Graciano cherche à rendre, par le truchement d’une langue faite de répétitions et de circonvolutions, une litanie enveloppante, presque une hypnose. Il avance par courts chapitres, comme autant de poèmes, autant d’énigmes. C’est un flot saccadé, à l’image de l’affluent poursuivi, noueux, trouble, semé d’embûches pour le lecteur. Car Liberté dans la montagne n’est pas un livre commode considérant la densité du volume. L’instance narrative emploie des termes vieillis, ou rares ; plutôt que « souvent », elle préfère « souvente fois » ou « moult fois ». Aucune pose pour autant, car la forme a du sens, en tant que reflet d’une manière de vivre et de parler. Si elle n’est pas précisément datée, l’esthétique renvoie à un imaginaire en lettres gothiques, celui des dangers, des combats, du merveilleux (quand, par exemple, un pêcheur « grand et large » rencontré en chemin devient pour tous « le géant » ou lors de la belle séquence du « village » en compagnie du « veneur »). Cet imaginaire est encore présent dans la direction même du récit, où des aventures apparemment fortuites ont un sens et un agencement cachés. Suivre le couple formé par un homme âgé et une petite fille, c’est suivre l’humanité tout entière masculine et féminine, vieille et jeune. Ensemble, ils parcourent les grandes étapes de l’existence, ses bonheurs, ses épreuves surtout.

Dans cette mesure, le périple peut être apprécié en allégorie, dont la leçon première serait l’importance fondamentale de la liberté, liberté de se déplacer, de penser. « Quelquefois le vieux tenait la main de la petite mais, le plus souvent, il la laissait voyager seule autour de lui. À cette fin, le vieux veillait à libérer la petite de tout faix. » Encouragée à l’indépendance, elle s’interroge sur les choses du monde. Comme dans cette ville traversée où, après des spectacles de rue, ils assistent à l’exécution de trois hommes, sous les rires de la foule. Devant l’échafaud, elle lui prend la main, et lui demande ce qu’ils viennent de voir. Le vieux réfléchit, sans parvenir à trouver le mot qui convient. « Si bien qu’après un moment, le vieux dit à la petite qu’il n’existait pas de mot pour le décrire et il se tut en poursuivant sa marche puis, après un moment encore, le vieux reprit la parole et il dit à la petite fille que, de surcroît, il n’aurait servi à rien de l’inventer. »

Extrait : Chaque fois qu’il le pouvait, le vieux enseignait la petite sur les êtres et sur les choses qu’ils rencontraient. Le vieux nommait à la petite toutes les choses qu’elle découvrait et, quand il le connaissait, il lui en décrivait l’usage. Souventefois aussi, la petite demandait au vieux l’origine des choses et le vieux faisait toujours l’effort de lui répondre le plus sérieusement et le plus complètement possible mais, quand il ignorait la réponse, le vieux l’avouait à la petite.

Thomas Stélandre | Le Magazine Littéraire n° 528 | février 2013

Ce que veut vivre veut dire.

Le vieux et la petite cheminent le long d’une rivière. Rien n’est dit d’où ils viennent, très peu de leur passé, encore moins d’un but ni même s’ils en ont un reconnaissable comme tel pour nous, une forme de climax vers lequel tendre. La première force de l’auteur est de nous les donner comme surgis, brusquement survenus aussitôt que lus. A la fois se détachant de la « réalité » du monde et s’y fondant, comme de la page.

la petite et le vieux auraient semblé, pour qui les aurait vu passer posté sur l’autre rive, deux masses étirées et diaphanes qui vibrionnaient sur le chemin. Ils auraient semblé deux lignes verticales et pâles qui ondulaient à la lisière. Deux impondérables filaments d’une lumière chétive et palpitante. Ils auraient semblé deux torches fragiles et impermanentes tremblotant devant l’ombre de la forêt ou, grâce à de minces accrocs sur son opaque surface, la vue rapide et volée de l’invisible structure qui organisait le monde. La vue rapide et volée de l’intangible et lumineuse matrice faonnant le monde.

Cette réalité, il s’agit d’abord de la nommer, la faire advenir sur la page.

et elle demanda au vieux comment il fallait nommer le spectacle qu’ils avaient vu […] le vieux dit à la petite qu’il n’existait pas de mot pour le décrire et il se tu en poursuivant sa marche puis, après un moment encore, le vieux reprit la parole et il dit à la petite que, de surcroît, il n’aurait servi à rien de l’inventer.

Tout comme eux-mêmes (vieux et petite ne seraient-ils pas des noms?) ne sont pas nommés, d’autres réalités sensibles n’ont nul besoin d’un nom. Elles adviennent sans cela. Nommer certaines de celles-là (comme ici le spectacle affreux d’une triple pendaison) risque au mieux d’aboutir à la faillite de l’expression de leur horreur, au pire de la faire ré-advenir. Marc Graciano se situe ici entre la tentation d’y céder et celle d’en concéder l’inutilité. Dans cette tension entre ne pas croire du tout en la force propitiatoire du langage et y accorder une foi sans faille. Et quitte à nommer, autant nommer ce qui se cache sous l’apparence trop visible des choses et qui les lient. Et plutôt que d’inventer, pour dire l’immanence du monde au plus près, le rôle du poète est d’extirper du langage ces mots qui y gisent oubliés, cachés sous ceux des fausses évidences. Faonner, forlonger, brousser, eubage, canter, abalourdir, cabarer… La beauté du monde se dit aussi par ces mots ramenés du fond des âges auquel nous appartenons plus encore que nous n’y retournons.

Cette nuit là, le ciel était clair et des milliards d’étoiles scintillaient et le vieux trouva que le monde était beau et il pensa qu’il disparaîtrait un jour. Il pensa que le monde disparaîtrait à l’exact moment où lui ne serait plus là pour le voir.

« Liberté dans la montagne » est un récit de liberté. Mais une liberté vraie, vidée de son idyllisme romantique, dépouillée des craintes que l’Histoire, les religions, ont fait peser sur elle. Une liberté où l’on mange, mais où l’on tue ce que l’on mange. Une liberté où l’on pisse et défèque. Une liberté non expurgée des corps. Qui se gagne aussi dans l’abandon de la raison.

Dans leurs rencontres avec le veneur, le géant, l’abbé, le chevalier, dans leur cheminement, dans leur relation entre eux et avec la nature qui les entourent et à laquelle ils retournent, le vieux et la petite réussissent à paraître à la fois allégories et parfaitement incarnés. Tout cela dans la beauté d’une écriture en litanies qui s’affirme comme une matérialisation furtive de la secrète scanssion du rythme du monde.

Librairie Ptyx | Bruxelles

Il est des livres qui vous happent et vous emmènent dès les premières pages. Ils vous prennent par les yeux d’abord, puis par la gorge et le cœur, puis par tous les pores de la peau : vous transpirez, vous avez peur, vous vivez avec les personnages. Ils ne vous lâchent plus et vous ne les lâchez plus. Même lorsqu’une pause s’impose et que la vie hors de l’acte de lecture reprend ses droits, les images persistent et vous hantent, elles s’impriment. Liberté dans la montagne, premier roman de Marc Graciano, publié aux éditions Corti fait partie de ceux-là, de ces grands livres à l’écriture tellement forte qu’une musique s’installe et que des images s’impriment.

A la lecture de cette lancinante musique, plein de mots manquent pourtant, des mots oubliés – faonner, abalourdir – mais on comprend, et si ces mots nous sont étrangers, ils existent, et ont alors cet étrange pouvoir de faire naître des images. Des images extrêmement puissantes et poétiques, des images vraies mais oniriques, des images qui mettent en appétit, d’autres terrifiantes ou touchantes, des images d’un temps très ancien où les hommes travaillaient avec leurs mains, chassaient, pêchaient, marchaient, tuaient. Un monde d’antan, moyenâgeux ou futuriste, un temps apocalyptique qui était, qui n’est plus ou qui adviendra. Un temps aussi qui révèle la part la plus sombre de l’homme, cet homme intemporel qui par amour, ou par manque d’amour peut alors se transformer en bête : « Deux êtres élevés dans un asile de charité. Dans les rigueurs d’une mauvaise religion. Deux êtres vils redressés dans un pace pour enfant. Le veneur dit dans un lieu sans aménité. Un lieu sombre et froid. Un lieu sans amour. Un lieu sans bonté. Un lieu âpre et glacé. Deux êtres qui s’en échappent à l’âge adulte raconta le veneur et qui se réfugient dans un village. Dans un marais. Un lieu oublié où ils sont accueillis. Où ils sont acceptés. Acceptés dit le veneur et il se tut un long moment en hochant la tête comme pour souligner son propos. Comme pour montrer à l’auditoire invisible qu’il s’était créé l’endroit primordial de son récit sur lequel l’attention devait porter. La chose étrange et rare qui était survenue. Deux frères quasi semblables, raconta le veneur, qui travaillent comme des acharnés dans ce village où ils ont été adoptés. Deux êtres farouches. Deux êtres obscurs. Deux êtres obscurs et disgracieux. Deux êtres disharmonieux et, à côté d’eux, une fille blonde. Une fille lumineuse et belle, dit le veneur. Comme possédant un bien qui jadis leur aurait été dérobé. »

Liberté dans la montagne, c’est cette langue folle, faite de litanies qui vous envoûtent, cette langue qui pousse l’expression, augmente, répète, précise, en revenant indéfiniment sur les mêmes mots, les mêmes sujets. Liberté dans la montagne c’est une langue mais c’est tout autant une tension dramatique forte, et c’est là que ce texte est un grand texte : une langue, une histoire, une intemporalité, des personnages, et un monde qui nous échappe, qui n’est pas le nôtre, qui n’est plus le nôtre mais qui pourtant nous est familier.

Dans leur inexorable marche vers l’amont de la rivière, le vieux et la petite traversent une nature à la fois riche et dangereuse, splendide et sauvage, ils croisent des personnages aussi terrifiants qu’inoubliables, l’abbé, le géant ou le veneur. On avance avec eux, au rythme de ce vieux vigoureux et attentif, de cette enfant encore frêle mais si pleine d’énergie, de peurs et de questionnements comme seule la tendre enfance le permet encore. « La petite était sortie de l’infans. Elle avait les membres allongés et amincis par la croissance et elle était autonome dans ses déplacements et elle était capable d’un début de raisonnement et elle était capable de jugement et elle était aussi capable d’affirmer ses goûts naissants mais elle avait gardé cependant de la gaucherie et de la maladresse dans ses mouvements. Elle avait aussi conservé, comme une petite enfant, le besoin d’établir, à temps réguliers, un contact physique avec le vieux. Quelques fois aussi, la petite s’effrayait des choses et des êtres inconnus rencontrés sur le chemin et elle cherchait alors refuge dans les bras du vieux.

Le vieux acceptait la petite dans ses bras chaque fois qu’elle le voulait. »

Le Monte-en-l’air

 

Philippe LEFAIT Des mots de minuit

Découvrir deux romans signés -merci José Corti!- par un infirmier de service psychiatrique qui font de son auteur un narrateur remarquable, amoureux du mot et de la nature est un indéniable plaisir de lecteur embarqué dans les chemins universels que parcourent le « vieux » et la « petite » ou la « fille »….

Au nom de ce à quoi j’appartiens…

Trouver un auteur de cette puissance au hasard de quatre lignes d’une gazette reste une occasion rare. J’avais raté son premier roman, « Liberté dans la montagne » paru chez José Corti en 2013. C’est avec « Une forêt profonde » que j’ai entamé Marc Graciano dont une quatrième de couverture dit qu’il est né le 14 février 1966 et qu’il vit au pied des montagnes, aux confins de l’Ain et du Jura. Un lieu-frontière qui le situe déjà au contact d’une nature qu’il respecte infiniment, qu’il décrit remarquablement, avec laquelle sa littérature fait corps. Ajoutons quelques éléments de contexte. Il se promène et observe, pêche à la mouche. Son métier : infirmier en hôpital psychiatrique où il s’occupe d’adolescents. Il a commencé à écrire après 40 ans, quand les mots ne l’ont plus effrayé. Quand il a eu fini d’épuiser le Littré. Et voilà bien l’un des caractères de l’œuvre en devenir : une infinie richesse de vocabulaire (un muid de vin, un brassin de bière, un regard omineux, les dosses de la cabane) qui m’a fait cerner deux mots par page en moyenne et m’a ramené aux plaisirs d’enfance quand il s’agissait d’explorer le dictionnaire en quête du mot inconnu. Mais la plume est certaine car cette profusion n’altère jamais la simplicité ou la scansion d’un récit envoûtant et mosaïque.

 

« L’homme qui avait trouvé la plume ensipenne et qui en tenait doucement la base entre ses doigts et qui faisait tourner la plume lentement pour l’examiner, après l’avoir longuement observée et caressée et avoir recueilli au-dedans de lui les sensations que sa vision et son toucher lui procuraient et examiné intérieurement le sentiment qu’il éprouvait à sa possession, grimaça un large sourire maladroit qui fit éclater ses dents de blancheur dans son visage bronzé et il tendit brusquement la plume à la fille, en guise d’offrande, et la fille prit délicatement la plume et … «  Et de ne pouvoir aller jusqu’au point car dans « Une forêt profonde » , chaque phrase est chapitre, autre caractéristique de cette écriture qui joue de cette contrainte quasi oulipienne qui enchâssent les « et », les « puis » ou les « comme » dans une litanie qui rend son lecteur captif et admiratif de ce tour de force littéraire et formel.

 

A ces étrangetés radicales de vocabulaire et de construction,  Marc Graciano ajoute une substance de récit qui essentialise la simplicité des êtres et des choses à une époque qui n’est pas véritablement définie mais qui nous ramènerait au sortir du moyen-âge ou à Game of Thrones pour l’état d’une société à la brutalité première ou pour l’atmosphère des culs de basse fosse et plus sûrement à un tableau de Breughel pour la précision plurielle du détail.
« Il lui dit qu’ils possédaient le ciel et il lui dit qu’ils possédaient la forêt et il lui dit qu’ils possédaient l’enchantement chaque jour renouvelé du chemin que tous deux suivaient. » Et le chemin qu’empruntent « le vieux » et « la petite » (sans autre forme de précision) dans leur « Liberté sur la montagne » confrontés aux éléments et aux hommes, à leur part de sauvagerie ou à leur partage salutaire est celui du consentement décisif au monde. Comme celui que parcourt « la fille » (toujours sans autre forme de précision) dans « Une forêt profonde ». S’il fallait retenir une scène de ce « réel » auquel nous confronte et dans lequel nous inclut l’auteur : soignée après un combat perdu par « le mège » qui lui tatoue un bestiaire sur le corps, « la fille » voit ses chairs s’animer et se transformer. « … puis la belette partit du corps de la fille dans un déplacement tellement rapide que le mège et la fille ne le virent pas puis le belette véloce traça un trait roux dans l’espace de la borde et elle disparut dans la nuit par le seuil de la porte puis l’autre biceps de la fille fut animé de contractions et une chouette se retrouva perchée sur le bras de la fille et la chouette se laissa descendre à pas prudents sur le bras de la fille… » Suivent une dizaine de pages d’anthologie que ne saura jamais rendre une caméra haute définition.
Et il y a du conte (« marqué d’une fabulosité certaine »), et il y a du mythe, et il y a un soin immense à l’ordonnancement des mots dans cette histoire universelle que poursuit Marc Graciano. Loin de l’immédiateté contemporaine, peut-être aux confins de l’Ain et du Jura, il écrit pour dire : « Au nom de ce à quoi j’appartiens! » comme certains indiens d’Amérique éblouis par l’immensité de leur voûte céleste. La nôtre!


Marc Graciano | Une forêt profonde et bleue
Éditions Corti | Domaine français | Parution 5 mars 2015

 

Une silhouette montée sur un coursier se détache au loin sur le versant d’une colline. C’est une fille, elle est à la tête d’un groupe de cinq guerriers, à cheval eux aussi. Ainsi commence le second roman de Marc Graciano, hymne à la beauté de la nature sauvage et idyllique où l’on sent très vite que tout peut basculer car la cruauté des hommes, elle, sera sans limites.

Marc Graciano Marc Graciano est né le 14 février 1966.
Il vit au pied des montagnes aux confins de l’Ain et du Jura.Une forêt profonde et bleue est son deuxième roman après
Liberté dans la montagne, également publié aux édiitons Corti.

1

La fille montait un étalon de race barbe et de robe alezan brûlée et c’était un jeune cheval maigre et fougueux au cou long et gracieusement arqué et c’était une monture rétive et ombrageuse, quoiqu’ordinairement quiète sous les ordres de la fille, que la fille montait à cru sans système de mors et de bride ni système d’enrênement et la fille, durant la chevauchée, agrippait alternativement une main à la crinière en désordre de sa monture et un épi de crins rebelles s’était formé, à l’usage, sur la crinière en désordre de sa monture.

2

La fille était de taille moyenne et elle était fluette et elle était d’une extraordinaire souplesse si bien que les jambes laxes de la fille, quand la fille chevauchait son coursier, épousaient tellement les flancs du coursier qu’elles se confondaient avec eux et qu’il semblait n’y avoir point de frontière entre la fille et le coursier et que la fille était reliée au dos du coursier par un contact ininterrompu, et le bassin de la fille était régulièrement projeté vers l’avant comme si la fille avait tracté son bassin avec la main accrochée à la crinière échevelée du coursier mais son bassin, en vérité, était projeté spontanément et machinalement, mû par une action indépendante de la fille, et la fille chevauchait avec une telle adresse qu’elle semblait n’utiliser, de surcroît à l’absence de bride et de rênes, ni les jambes ni la voix et diriger son coursier par le seul déplacement de la surface de jonction de son corps avec celui du coursier ou par le seul mouvement de sa volonté qui eût été reliée à celle du coursier par une liaison invisible mais indéfectible.

3

Une fonte pour un arc avait été cousue sur la peau du cheval, à l’avant-main du cheval, et la cicatrice de la couture était ancienne et elle était boursouflée et elle était dure et elle était insensible et la peau de la cicatrice était dépilée et elle était grise et elle était écaillée d’infimes squames blanches de peau morte et le fil en tendon utilisé pour la suture entre le cuir de la fonte et la peau du cheval s’était résorbé avec le temps ou alors il avait été recouvert et absorbé par le bourrelet de peau que faisait la cicatrice et la fonte semblait désormais parfaitement attachée à la peau de l’animal, comme si la fonte avait été un appendice naturel qui se fût développé durant la croissance de l’animal et qui se fût élargi en même temps que la taille de l’animal et c’était une poche large et profonde en cuir de cerf et un carquois de flèches lui était accolé par un système de broche en os et le carquois était pareillement en cuir de cerf, et l’arc était un arc droit mais court taillé dans un bois exotique et brun dont les veines minces et noires faisaient des madrures qui imitaient la terne parure d’un gibier ailé, et la corde de l’arc était faite de trois brins torsadés et de coloris distincts, et les empennages des flèches étaient tous issus des plumes d’un aigle mais les motifs en étaient différents selon qu’ils étaient ceux de rémiges ou de rectrices.

 

Marc Graciano, guide de haute lignée

On ne sait si on est parachuté au Moyen Âge ou dans un monde mythique, mais l’on est d’emblée saisi par la beauté de décors sauvages et un défilé de scènes sans dialogues, décrites avec un soin extrême.

Ce n’est que son deuxième roman, pourtant le territoire de Marc Graciano a déjà ses lois : mots rares ou vieillis, longues phrases noueuses, répétitions, chapitres souvent courts. Visuellement, des blocs de texte denses se succèdent sur les pages, comme des vignettes de bande dessinée. Le paragraphe se concentre sur une image, elle-même décrite dans le détail, la narration tournant autour de son objet presque jusqu’à l’étouffer. Apparaît d’abord un étalon, puis une fille, « la fille », dont on se rapproche de case en case. Elle porte bottes, cape en fourrure de loup et bijou de tête. Puisque l’esprit projette images et références, on s’engage vers l’heroic fantasy avec cette héroïne qu’on se figure en Thorgal au féminin, suivie d’un groupe de cinq guerriers « qui tous l’idolâtraient ». « Et ses compagnons étaient des hommes depuis longtemps adultes et ils étaient de haute et de large stature et ils étaient musclés et vigoureux et leurs muscles étaient longilignes et fins » – et arrêtons là parce que le point final se trouve 22 lignes plus bas. Chacun des cavaliers est prêt à dégainer son « scramasaxe », ce qu’ils ne manquent pas de faire lorsque « la bataille » commence. La troupe se voit décimée par une autre, la fille capturée. S’ensuit une douloureuse séquence décrivant les sévices infligés par les ravisseurs, où tout est dit avec la méticulosité maison. La fille en réchappe et trouve refuge dans une « borde » à flanc de montagne – si l’homme est un loup, son salut se trouve dans la nature. Un « mège » la recueille, « petit et trapu », dont la lèpre a rongé le visage et le corps, peut-être sorcier, en tout cas doté d’une « force de vie surnaturelle ». Il soigne la jeune fille avec ses plantes, panse ses blessures, parmi lesquelles des scarifications en forme de croix colonisées d’asticots. Il recouvre, laisse faire et, plus tard, arrache d’un coup le voile. « Une multitude de mouches, dont le  cycle de croissance s’était bouclé sous le voile, s’évadèrent du dos de la fille et elles se dispersèrent dans l’espace de la borde où elles bombinèrent beaucoup, et la détersion des plaies avait été parfaite là-dessous et leur cicatrisation était déjà bien entamée et le mège oignit la grande plaie cruciforme avec du miel. »

L’attention délicate du soigneur, dans un ensemble ritualisé, est comparable à la démarche de l’écrivain qui, prévenant dans ses  gestes, recueille au sein du texte un lecteur du monde d’aujourd’hui qu’il semble vouloir guérir et rappeler à la nature. Comme « le vieux cheminait avec la petite le long de la rivière » dans Liberté dans la montagne, la fille remonte ici « le cours de la rivière », avant de  s’y baigner pour s’y fondre, et d’en sortir et d’abaisser la tête, « comme si elle n’avait plus la force de la soutenir, comme en signe d’abdication devant la beauté du monde qui l’entourait et en signe qu’elle s’y ralliait ». Le flot de l’écriture est plutôt à contre-courant de la production contemporaine, et on ne s’étonnera pas que les éditions Corti, où contes et mythes trouvent la place de s’épanouir, aient cru en cette voix dont l’écho du premier livre a résonné auprès des libraires. L’expérience n’est certes pas toujours évidente, mais le volume est court, concentré tel un spectacle de danse d’une heure dont on ressort rempli et un peu fourbu, l’œil sur la couverture, au point de départ, à relire ce beau titre qui paraît garder un secret et en même temps tout divulguer. La forêt est « profonde » : ce deuxième roman confirme et creuse, révélant l’ampleur de ses gouffres, son envergure. Marc Graciano avait balisé son domaine romanesque, il l’explore, s’y enfonce, et compose ce faisant le début d’un tout qui prend déjà les atours d’une œuvre.

Thomas Stélandre |  Le Magazine Littéraire | n° 556 – Juin 2015

À nouveau chez Corti le grand lyrisme de Marc Graciano pour entrer à rebours du temps dans les rituels et la sauvagerie de l’homme confronté aux forces de nature.

Lorsque est paru Liberté dans la montagne, en 2013, et sans qu’aucun de nous n’ait jamais entendu parler de Marc Graciano, nous avons été nombreux à y reconnaître de suite une voix rare, très forte. Une capacité d’ampleur lyrique, comme il n’en paraît qu’à longs intervalles, comme Jacques Abeille ou Jean-Paul Goux. Mais une dimension plus singulière : la capacité à convoquer les plus anciens rites païens, toute l’histoire ancestrale des hommes – voir Anabase de Saint-John Perse – pour se saisir du plus sauvage du rapport de l’homme à la nature. Une nature mystique et cruelle. Et, dans l’épopée atemporelle, faire résonner toutes les angoisses et violences du présent. Il se trouve que Marc Graciano vit là-bas, entre l’Ain et le Jura, où les forêts ont ce mystère et ce rôle. Il est infirmier psychiatrique, je suppose que ça aide à connaître l’humain dans ses limites. Il a bientôt 50 ans, il a pris le temps pour forger cette écriture majeure. Son deuxième livre, Une forêt profonde et bleue vient de paraître, on y retrouve ces mêmes éléments, avec une intensité amplifiée.

François Bon | Tiers livre

À noter : Sur Tiers livre, François Bon lit un extrait de ce nouveau livre de Marc Graciano.

Nature vivante.

 

Le deuxième roman de Marc Graciano confirme un talent singulier qu’on avait découvert en 2012 avec Liberté dans la montagne. Sa langue puissante et exigeante résonne plus que jamais dans « Une forêt profonde et bleue », un roman poétique et atemporel.

Au premier plan, une chevauchée menée par celle qui sera toujours nommée « la fille ». Cette cavalière qui monte à cru un étalon arabe pourrait être la princesse d’un clan primitif, d’une tribu ancestrale : recouverte d’une cape à tête de loup, ses cheveux blonds ornés de plumes et de coquillages, elle s’impose dès la première phrase comme l’héroïne et le chef des cinq hommes qui vont à sa suite. Tous vêtus de peaux de bêtes, pourvus d’arcs et de flèches, le groupe déterminé traverse une région montagneuse peuplée d’arbres, traquant ou fuyant l’ennemi, une bande de cavaliers qui se montre enfin au bout de quelques jours. Ces derniers, blasonnés d’une croix chrétienne, plus nombreux et mieux armés, vont affronter la troupe adverse sur un plateau désert. La lutte est sanglante, meurtrière, et la fille capturée devient le butin de ces croisés barbares et victorieux qui lui infligent sévices et tortures avant de marquer son dos d’une croix à la pointe de l’épée. Dépouillée et agonisante, la martyre délivrée s’enfonce dans la montagne avant de trouver refuge dans un ermitage à flanc de roche. Là habite un guérisseur lépreux qui lui offre l’hospitalité et la soigne, purifiant son corps des souillures subies. Sa chair cicatrisée, la fille ne guérira son âme qu’au cœur de la nature enveloppante, portant ses pas jusqu’à la source d’une rivière où l’immersion est transmuée en un baptême païen dont elle renaît nouvelle, humble et éveillée à la beauté du monde. Commence alors une seconde vie aux côtés de l’ermite guérisseur, une initiation silencieuse où alternent cérémonies chamaniques et connaissance de la nature sauvage qui donne à qui la respecte. Entrer dans une « forêt profonde et bleue », c’est pénétrer dans un monde immémorial en se défaisant de ses croyances, de ses préjugés, de sa langue même, pour atteindre à un nouvel ordre des choses où les bannis et les exclus sont les intercesseurs entre l’homme et les esprits de la nature.

Marc Graciano s’inspire du conte populaire oral, tant par ses thèmes que par sa langue ; une langue dense et riche qui donne son épaisseur à l’histoire, par l’utilisation des mots rares et oubliés, des mots précieux comme des pépites que nous offre généreusement le rhapsode. La phrase ample et musicale se développe et se déploie comme une étoffe somptueuse, faisant la part belle à la litanie, qui mue en une psalmodie envoûtante, délivrant un message humaniste mais jamais manichéen. Aussi, peu importent les dates, les lieux, l’onomastique ; leur absence délibérée sont la condition même de l’universalité du récit où le merveilleux et le symbolique prennent les sentiers phrasés d’où l’on ressort émerveillé, grandi et détenteur d’un secret qui nous dépasse.

Anne Sirba | Onalu.com

Après la magie de Liberté dans la montagne, l’écrivain Marc Graciano renoue avec le rythme prenant de ses histoires tissées de mots savants et d’une prose envoûtante. Dans un temps de guerre et de violence, le refuge d’une jeune fille et d’un guérisseur, au cœur d’une forêt intacte

Il y a deux ans, « Liberté dans la montagne » un étonnement émerveillé. Le premier roman de Marc Graciano inaugurait une manière de raconter inhabituelle. Un flot continu de descriptions minutieuses, de vocables spécifiques et oubliés, qui faisait du récit comme une miniature médiévale, largement illuminée et dépouillée de tout développement psychologique. Aussi, quand le roman suivant reprend le même rythme, on s’inquiète: la sidération peut-elle se répéter? Oui: Une Forêt profonde et bleue opère également sa magie.

Etrange guérisseur

Et à nouveau, on se trouve très embarrassé quand il s’agit de découper une citation dans le flot qui enchaîne les mots dans un souffle ininterrompu. Liberté dans la montagne accompagnait la marche d’un vieil homme et d’une enfant le long d’une rivière, vers un but inconnu. Une Forêt profonde et bleue amène une jeune fille vers un étrange guérisseur, au fond des bois, où elle passe quelques saisons à réparer les outrages subis au début du récit.

La scène est située dans un Moyen Age reculé, un peu plus daté que dans le premier roman, identifiable aux armures des soldats qui s’affrontent au début. Une petite troupe de cinq guerriers à cheval avance à couvert, sous le commandement de la fille. Ils cherchent à échapper à l’ennemi, se dirigent au vol des oiseaux, trouvent un abri.

Le temps d’une halte, Marc Graciano prend le temps de suivre une plume tout au long d’un chapitre, pendant que la troupe se sèche et reprend des forces, dans une euphorie printanière. Puis c’est l’affrontement avec une armée autrement équipée et organisée. Les cinq hommes sont «vitement» abattus. La fille est capturée et soumise par les vainqueurs à un viol systématique et hiérarchisé qui la laisse comme morte. Le chien qui l’accompagnait est égorgé. Il y aura tout au long du récit un contraste entre des plages apaisées et contemplatives et des climax de violence extrême, qui sont plutôt le fait des humains, mais dont la nature n’est pas exempte.

Un abri

On retrouve la fille, nue et épuisée, errant dans la forêt. Elle arrive à une forme de grotte, au flanc de la montagne, où elle trouve un abri. La borde est le repaire du mège, un petit homme des bois comme on en trouve dans les contes. La lèpre a rongé partiellement ses mains et son visage, puis elle a guéri. Peut-être grâce aux onguents et aux herbes dont il dispose dans des sachets de cuir, des récipients en terre, et dont il va faire usage pour soigner le corps de la fille, déchiré, infecté, marqué.

Chaque geste, chaque acte du mège est décrit avec cette minutie qui est la marque de Marc Graciano. Elle met la patience du lecteur à l’épreuve, il faut se soumettre à cette systématique, elle opère alors sa fascination. La précision des gestes du guérisseur dessine un rituel apaisant après la violence des scènes précédentes.

Puis la vie s’organise, l’apprivoisement mutuel de ces deux êtres. Peu à peu, la fille reprend des forces, s’aventure à l’extérieur de la borde, nue et neuve au milieu des plantes et des bêtes. C’est alors un espace de beauté et de bonheur originels: «… et la ramière s’étendait tout le long du rivage, des deux côtés de la rivière, et elle était plantée de gros plants de pétasites aux feuilles tellement larges et grandes, aux feuilles tellement monstrueuses et géantes que la fille aurait pu en prélever une et s’en vêtir comme d’une cape ou que, même, en laissant la feuille intouchée et intègre, elle aurait pu se lover intégralement dans l’intérieur de la feuille…», petite Poucette de conte de fées.

Hydromel

Parfois, le récit décolle d’ailleurs dans le fantastique. L’effet d’un hallucinogène lancé dans le feu ou d’une ivresse due à l’hydromel? Une nuit, le mège couvre la peau mate et douce de la fille de dessins de feuillages, de fleurs et de bêtes qui s’animent et se détachent pour s’en aller vivre leur vie. Une autre fois, il se transforme en ours balourd voire menaçant, qui capture la lune et les étoiles.
Mais la plupart du temps, ils partagent des gestes minutieux, quotidiens ou exceptionnels: collecte du miel, dépeçage du grand cerf que la fille a traqué et abattu d’une flèche, ses instincts de chasseresse retrouvés. A eux deux, le mège et la fille forment une petite communauté muette et affairée. Ils ne semblent pas communiquer par la parole. De leurs sentiments, on ne sait rien. On devine une confiance qui s’exprime, une fois, par une caresse légère.

A la fin, un enfant naît, difficilement. La vie est cyclique, tout se défait et se reconstitue, meurt et renaît, les plantes et les bêtes, au-dessous du ciel étoilé. Il n’y a pas lieu de s’en lamenter.

Tout au plus y a-t-il, parfois, l’émerveillement sans mots devant la perfection d’un instant. Et cela, Marc Graciano sait le transmettre.

Isabelle Rüf | Le Temps | Samedi 4 avril 2015

 

Marc Graciano écrit des contes de fées.  Mais il n’est dit nulle part que la fée ne puisse y subir les pires avanies.  Et pourtant, elle reste une fée et l’espace où elle évolue un conte.  De même Marc Graciano nous émerveille-t’il.  Mais émerveiller ne veut pas forcément dire créer les conditions d’une joie béate.  Et ce n’est pas parce que l’émerveillement, l’enchantement, au lieu de nous plonger dans un univers éthéré nous en éloigne, qu’il n’est pas, précisément, un émerveillement et tous ces mouvements à la surface de l’eau étaient cause que la fille savait que l’eau était là parce que l’eau était si pure que, immobile, elle eût paru inexister.

Dans le conte qu’il orchestre ici, Marc Graciano nous convie à suivre les aventures d’une jeune fille dans un monde sans lieu ni date dont la beauté insondable ne semble trouver de pendant inverse que dans l’infinie cruauté des hommes.

tous veillaient scrupuleusement à porter leur regard uniquement vers celui des autres de là pourquoi la plus haute pudeur régnait parmi les membres du groupe même s’ils étaient intégralement nus et rassemblés dans la plus grande promiscuité

Organisé en parties brièvement nommées (La ruche, Le cerf, La borde, etc…), chacune divisée en chapitres d’un paragraphe et d’une phrase (en clair : un chapitre = un paragraphe = une phrase), « Une forêt profonde et bleue » est, certes et même s’il semble en pervertir les codes (alors qu’il les réalise peut-être simplement autrement), un conte.

Mais il est aussi un exercice formel radical.

Comme le mège qu’il met en scène dans son récit, l’écrivain est un médium.  Et, médium, il se doit, avant de restituer quoi que ce soit, de se faire réceptacle.  Le mège doit, pour pouvoir peser sur ce qui l’entoure, pour que ces actes soient utiles, pour subsister et aider l’autre à subsister, accueillir ce qui l’entoure.  Dépositaire d’un savoir dont il ne connait plus l’origine, il l’articule sans en rien refuser au risque que son action demeure stérile.  Tel est l’écrivain qui s’arroge la fonction de dire le monde.  Pourquoi ainsi se couper du langage qui n’a plus lieu?  Est-ce parce qu’il n’est plus « commun » qu’il n’est plus censé remplir de fonction?  Ne serait-ce pas ainsi du ressort de celui qui vise à en dire la complétude, de réintroduire dans ce monde des mots qui, non usités couramment, ne continuent pas moins de l’exprimer?  Ainsi de « leude », « mège », « rain », « aronde », « borde », « noctiluque », « vit ».  A l’antipode de l’artifice littéraire nostalgique, le mot « oublié » est ici un outil du merveilleux.  Et l’écrivain ce magicien qui, par la grâce d’un rythme épousant le réel dans ces moindres méandres, parvient à le dire dans tout son infinie complexité.

Les herbes autour du lac étaient devenues rouges, presque purpurines, et pareillement rouges étaient devenues les feuilles des arbres marcescents dans la forêt mixte autour du lac et, plus haut dans la montagne, dans la sapinière, certains rameaux étaient devenus roux et les eaux du lac devinrent colombines et lourdes et grasses et lisses et les eaux plates reflétaient à la perfection le monde autour et l’air devint pur et frais et comme extraordinairement liquide et comme très brumeux et de grands vols de grues en migration commencèrent )à passer dans le ciel embrumé et ce fut le signe que l’hiver serait bientôt là.  

Emmanuel Requette | Ptyx

Dans “Une forêt profonde et bleue” (Corti) Marc Graciano nous confronte à la brutalité des anciens temps pour mieux montrer la force du vivant.

Ils sont six guerriers à chevaucher depuis deux jours, serrant contre leurs bottes de peau les flancs de leur monture et fuyant l’ennemi. À leur tête, une femme, que l’auteur désigne par ces seuls mots : « la fille ». Elle a les cheveux blonds, « noués en multiples tresses fines » et ornés d’« un plumet », elle monte à cru, un arc et un carquois sont sa seule défense.

Ainsi commence le remarquable roman de Marc Graciano, qui nous plonge dans le haut Moyen Âge, quand les hommes hantaient la forêt, vivant avec les astres et les bêtes, quand ils ne parlaient que le langage des armes, qu’ils se vêtaient de peaux et ne connaissaient pas l’impudeur. Toutes choses que l’auteur ne se contente pas de raconter, mais qu’il recrée, dans un tourbillon de mots, à la façon d’un derviche.

Construit comme une suite de tableaux, le récit s’ouvre sous le signe de la violence. Celle de la bataille, d’abord, dont le « cliquetis d’armures » et le « galop sur le sol » annoncent l’imminence. Au moment venu, tous s’immobilisent, hommes et chevaux se reniflent, un coursier « relève la queue en panache pour émettre un puissant jet d’urine », et c’est le « signal de la joute ». Le petit groupe est vite décimé par la troupe ennemie, et la fille empoignée puis ligotée.

La scène qui suit est encore plus crue, puisqu’il s’agit d’un viol collectif. Réunis autour du feu, les vainqueurs commencent par s’enivrer. Puis leur chef se lève, il entrouvre sa « brayette » et « entame le  branle du vit » avant de « placer son gland malpropre et nauséabond sur la bouche de la fille ». Et toute la troupe à sa suite. Après quoi ils la mettent à quatre pattes, et chacun à son tour vient « pisser sa semence dans le pertuis de la fille ». Enfin, tous la pénètrent « par le pertuis contre  nature ». Le lecteur en reste interdit : ces hommes barbares sont nos semblables !   Après la violence, vient le temps de la réparation. Laissée pour morte, la fille s’est enfuie, nue, à travers la forêt et trouve refuge dans une grotte  habitée par un ermite. Ce « mège » est un adepte des pratiques divinatoires et, mi-prêtre, mi-sorcier, il entreprend de guérir la rescapée. Muni d’une lampe à huile, de poudres diverses et d’onguents, il concocte de savantes préparations pour soigner « sa vulve purulente ». Une fois rétablie, et face au spectacle de la nature, l’ancienne amazone n’aura plus qu’à fermer les yeux, « comme un signe d’abdication devant la beauté du monde ». 

D’autres surprises attendent le lecteur, notamment une séance de chamanisme (la composition florale et animale dessinée par le mège sur le corps de la fille s’anime et prend vie) et un accouchement, qui achèveront de l’éblouir. À la fois hors du temps et familier, l’envoûtant récit de Marc Graciano nous parle de la vio- lence immémoriale de l’humanité, mais aussi, et avec quelle force, de la permanence obstinée du vivant.

Igor Capel | Le Canard enchaîné | 22 avril 2015

 

 

 

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