Petit rappel : Lecture de Le Clézio à Livresse

Librairie Livresse
Jeudi 23 novembre 2017
à 18h

   lecture d’extraits
du nouveau roman 
de Jean-Marie Le Clézio

Alma


(éditions Gallimard)

par Viviane Biasiolo
une amie fidèle de Livresse
passionnée des belles écritures!
Lecture avec intermèdes musicaux
et commentaires sur l’écrivain et son oeuvre


Note de l’ éditeur :

  1. M. G. Le Clézio

Alma

Collection Blanche, Gallimard

 Voici donc des histoires croisées, celle de Jérémie, en quête de Raphus cucullatus, alias l’oiseau de nausée, le dodo mauricien jadis exterminé par les humains, et celle de Dominique, alias Dodo, l’admirable hobo, né pour faire rire. Leur lieu commun est Alma, l’ancien domaine des Felsen sur l’île Maurice, que les temps modernes ont changée en Maya, la terre des illusions :

«Dans le jardin de la Maison Blanche le soleil d’hiver passe sur mon visage, bientôt le soleil va s’éteindre, chaque soir le ciel devient jaune d’or. Je suis dans mon île, ce n’est pas l’île des méchants, les Armando, Robinet de Bosses, Escalier, ce n’est pas l’île de Missié Kestrel ou Missié Zan, Missié Hanson, Monique ou Véronique, c’est Alma, mon Alma, Alma des champs et des ruisseaux, des mares et des bois noirs, Alma dans mon cœur, Alma dans mon ventre. Tout le monde peut mourir, pikni, mais pas toi, Artémisia, pas toi. Je reste immobile dans le soleil d’or, les yeux levés vers l’intérieur de ma tête puisque je ne peux pas dormir, un jour mon âme va partir par un trou dans ma tête, pour aller au ciel où sont les étoiles.»


Critique Télérama :

« Voyageur nommant toute chose, vagabond fréquentant les morts : Le Clézio nous entraîne sur son île, dans une quête qui redonne vie à ce qui n’est plus.

Deux voix bercent, martèlent, perforent ce roman. L’une provient d’un voyageur dans le temps, intrépide et indolent, escaladant les branches de son arbre généalogique mauricien pour retourner à la source de toute chose. L’autre sort de la bouche d’un vagabond lépreux, sans lèvres ni paupières, ne conjuguant ses verbes qu’au présent, même pour raconter ce qui fut et ce qui sera. Le premier, Jérémie, a la manie des listes. Au gré de son ­errance sur la terre de ses ancêtres, île Maurice balafrée par le tourisme, la misère et les souvenirs d’esclavagisme honteux, il fait mentalement l’appel des noms de famille, des lieux, des ­enseignes, des variétés de canne à sucre, dans un élan d’écriture permanent, comme si les mots pouvaient ­redonner vie à tout ce qui a disparu. Le deuxième, Dodo, est un clown ostra­cisé qui ratiocine et se mure, un oiseau rare tiraillé entre la logorrhée et le ­silence, « parce qu’il y a toujours trop de mots dans le monde ». Sa maladie lui a donné le pouvoir de toucher ses yeux avec sa langue, c’est sa façon à lui d’écrire, d’unir le verbe et la vision pour goûter pleinement la beauté de la création, quitte à ressembler à un phénomène de foire.

Quel lien attache Jérémie à Dodo ? L’histoire le révélera, au terme d’une alternance de récits captivants, de ­dérives parallèles, de rencontres fugaces. Mais au-delà de leurs destins croisés, les deux hommes sont avant tout la voix de leur maître, les deux pôles magnétiques d’un même écrivain qui n’en finit pas d’explorer l’immensité de son territoire intérieur. Presque dix ans après son prix Nobel de littérature, J. M. G. Le Clézio se ­dédouble et se réincarne, se démul­ti­plie et se recentre, pour creuser l’é­ter­nel sillon qui le mène de ses racines mauriciennes à l’harmonie céleste. A son personnage Jérémie, il a confié sa quête des traces, son sens de la puissance cosmique, son attention aux ­secrets des êtres. A Dodo, il a donné son endurance poétique, son art de l’ostinato dansant et son goût pour le cheminement solitaire. Ces deux héros avancent entre la vie et la mort. Le premier marche comme un fantôme et guette les revenants, le deuxième a le visage rongé comme un cadavre et communique avec les morts.

S’ils tiennent debout, c’est grâce à la force de tous ceux qui les ont précédés sur terre, dont Le Clézio capte les ondes pérennes. Et si les trépassés continuent de parler, ils le doivent à l’engagement incessant des vivants, humains, animaux, minéraux, dont chaque mouvement est langage, d’une splendeur à couper le souffle. A la lecture, une pause méditative s’impose souvent, pour savourer la perfection perlée des mots. Exemple : « Sur le sable mêlé de grains de lave, les goémons font des taches noires, il n’est pas difficile d’imaginer les corps des noyés. »

Le roman est constellé de scènes ­indélébiles d’une puissance infinie. La découverte d’une pierre blanche, issue du gésier d’un dodo, sur le bureau paternel. Une escapade en mer avec une lolita nommée Krystal. Un petit oiseau carmin qui se pose dans la main d’un colosse à la noce. Un accouchement au cœur de la forêt, en communion avec la nature. Une bagarre sanguinolente en plein cimetière. Un dodo qui agonise dans une cage, transi par la pré­monition de l’extinction prochaine de sa race. Autant de visions persistan­tes qui nourrissent cette écriture de ­l’empreinte et de la disparition que Le Clézio travaille depuis ses débuts. Une écriture de l’engloutissement et de la renaissance, tour à tour meuble, ­sablonneuse, puis soudain saillante et étincelante. A la recherche du point d’équilibre parfait, qui fera cesser ce mouvement de balancier entre la ­mémoire et l’oubli. »

| Ed. Gallimard, coll. Blanche, 352 p., 21 €.

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